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"Can’t Take My Eyes Off You" - Exposition de la collection d'art moderne et contemporain

Can’t Take My Eyes Off You - Exposition de la collection d'art moderne et contemporain de Vénissieux 

En cours, jusqu'au 22 février 2020.

Ouverture de l'Espace arts plastiques du mercredi au samedi de 14h à 18h et sur rdv pour les groupes (en dehors de ces horaires)
ATTENTION : fermeture exceptionnelle du 22-12-2019 au 1-01-2020 inclus.

Artistes :

Blaise Adilon, Léa-Emmelie Adilon, Jean-Louis Allardet, Laura Ben Haïba, Stéphane Calais, Danielle Cassenx, Madeleine Charbonnier, Abdelmalek Chérid, Pierre Combet-Descombes, Thérèse Contestin, Jacques Dekerle, Nicolas Delprat, documentation céline duval, Robert Doisneau, Edi Dubien, Juliette Goiffon & Charles Beauté, Louise Hornung, Chourouk Hriech, Suzanne Husky, Jean Janoir, Jacques Julien, Géraldine Kosiak, Eva Koťátková, Rachel Labastie, Rob Mazurek, Myriam Mechita, Claire Perret, David Posth-Kohler, Jean-Pierre Raynaud, Yann Sérandour, Henri Ughetto, Bram Van Velde, Michel Ventrone, Jean-Luc Verna, Mirjana Vodopija, Eric Watier, Sebastian Wickeroth, Mengzhi Zheng

 

Le centre d'art de Vénissieux présente une exposition collective qui revisite la collection municipale d'art moderne et contemporain, embrassant près d'un siècle de création. Jouant sur les associations, puisant dans la multiplicité des formes et des approches esthétiques, l'exposition retrace aussi en creux l'histoire du centre d'art lui-même, créé à la fin des années 1970. L'exposition ouvre des dialogues à l'intérieur d'une collection publique, trouvant sa fréquence commune, sa résonance propre.

 

Une affaire de regards

Le titre de l’exposition, Can’t Take My Eyes Off You [i] (De toi je ne peux détourner mon regard) est bien un clin d’œil à un tube, rappelant que la salle d’exposition était auparavant une salle de bal. Mais ce titre nous invite aussi à prendre conscience de notre regard sur une collection : (re)voir des œuvres sur lesquelles le temps et l’histoire de l’art passent, tout comme il influe sur nous-mêmes et sur nos goûts. Ainsi, il s’agit de redécouvrir les œuvres d’un œil nouveau et de les laisser nous séduire, nous étonner, nous interpeller ou nous déplaire, sans jamais nous laisser indifférents. Ce titre insiste donc sur le caractère inépuisable, renouvelé et peut-être même indispensable du regard sur les œuvres (comme l’a résumé Marcel Duchamp vers la fin de sa vie en 1960 : « Je crois sincèrement que le tableau est autant fait par le regardeur que par l'artiste »). L’historien de l’art Daniel Arasse [ii] , quant à lui, parle du choc esthétique du tout premier regard et remarque que par la suite, revoir une même œuvre est une expérience énigmatique : chaque coup d’œil se nourrissant du précédent et le dépassant, produisant quelque chose de nouveau dans notre rapport à l’œuvre, avec ce qu’il nomme les « couches de sens » successives.

Dans l’exposition, certaines œuvres agissent sur le regard lui-même par une mise en condition du visiteur, comme la lithographie de Rob Mazurek, aux accents psychédéliques et à regarder à travers des lunettes adaptées. Face à elle, le portrait de Sophie par Danielle Cassenx comporte de véritables cheveux et vêtements fixés derrière le plexiglas sérigraphié. Sophie (« celle qui sait » d’après l’étymologie de ce prénom), accoudée nonchalamment avec une expression indéchiffrable, semble retourner toutes les questions à quiconque la regarde : renversant le rapport entre le tableau et nous. Point d’orgue d’un « nuage d’œuvres », cette installation s’inscrit dans une histoire du regard échangé en peinture : l’œuvre qui « nous regarde en train de la regarder » installe une proximité dérangeante et nous implique, nous faisant entrer par effraction dans la fiction en nous renvoyant à une position de spectateur-voyeur, comme dans La Toilette de Vénus par Rubens (1612) où un jeu de miroir nous fait croiser le regard impassible de la déesse nue [iii] .

Le choix et l’accrochage des œuvres ont été pensés avec soin à partir de ces variations du regard. Adoptant une approche faite d’associations libres, l’exposition est entièrement constituée par des rapprochements d’œuvres, jouant sur des analogies de différentes natures : de couleurs, de formes, de techniques, mais aussi sur des liens sémantiques ou thématiques. Permettant au visiteur et à son regard de flâner dans la collection, traversant sans tabou les décennies, les différentes esthétiques et les sensibilités artistiques.

 

Dialogues ouverts entre les œuvres

La rencontre des techniques permet de juxtaposer des œuvres originales et des multiples [iv] (une peinture de Sebastian Wickeroth et une édition d’Eric Watier par exemple) ou encore d’interroger des questions très générales comme le signe et le langage dans la représentation. Ainsi, on trouve à proximité d’une peinture aux couleurs vives et à la facture très libre d’Abdelmalek Chérid - incluant l’alphabet berbère -, un organigramme découpé avec précision dans du laiton par Juliette Goiffon & Charles Beauté intitulé Management visuel.            

Plusieurs corps en mouvement habitent l’exposition : les silhouettes charnelles et floues de Jean Janoir, de jeunes Japonais dessinés par Géraldine Kosiak - courant très imprudemment les yeux rivés sur des cerfs-volants - mais aussi un adolescent à l’expression intense, capturé dans l’instant d’un saut spectaculaire par Robert Doisneau en 1945. Plus haut, c’est une autre photographie en noir et blanc qui évoque cette même insouciance estivale ; mais un glissement s’opère de l’une à l’autre, la seconde étant une œuvre récente de documentation céline duval, dont l’œuvre repose sur la collecte, la restauration et la diffusion de clichés voués à l’oubli, abolissant le passage du temps.

Des jeux d’échelles permettent quant à eux de rapprocher le corps tatoué de Jean-Luc Verna - dans une posture simultanément inspirée de la gestuelle de concerts de rock et de la statuaire antique - de celui d’une femme dessinée par Pierre Combet-Descombes (peut-être sa compagne et muse Henriette Morel). Hors d’échelles aussi se côtoient un grand dessin de Claire Perret, entre architecture et motif, et la maquette de la Tour blanche de Jean-Pierre Raynaud. Cette œuvre monumentale, jamais réalisée, a été imaginée en 1989 lors d’un appel à projets lancé par Vénissieux et l’Etat dans le contexte d’une réhabilitation urbaine, peu après les premières destructions de tours dans le quartier Démocratie. C’est la tour 114 que l’artiste proposait de conserver, la laissant seule debout et la recouvrant sur sa surface de 5 500m2 par des carreaux blancs, un matériau humble mais lumineux par ailleurs omniprésent dans son œuvre.

Les formes se font écho également entre la peinture de Nicolas Delprat et la grille de plans disposés en cubes d’Emmélie Adilon, ou entre les corps colorés jouant au basket de Jacques Dekerle et la sculpture de Jacques Julien. Non loin d’elle, deux autres sculptures, de Michel Ventrone et de Henri Ughetto - aux esthétiques radicalement différentes – évoquent deux présences immobiles aux caractères particulièrement affirmés. L’œuvre textile, libre et brute de Madeleine Charbonnier voisine avec un voile de soie sur lequel Jean-Luc Verna a transféré un dessin rehaussé de maquillage. Une autre forme de dialogue s’engage entre The Road de Blaise Adilon, une série de paysages imaginaires entièrement recomposés à partir de photographies, et Train Lyon-Paris de Louise Hornung, peint en 1983 par cette observatrice attentive du quotidien et de l’essor des déplacements à grande vitesse (Lyon-Paris étant la première ligne de TGV ouverte en 1981).

Le local et l’international se croisent aussi : on trouve deux vases côte-à-côte, l’un de Jean-Louis Allardet, premier enseignant en céramique à Vénissieux, l’autre de Suzanne Husky, artiste franco-états-unienne actuellement exposée à la Biennale d’Istanbul. Son œuvre a néanmoins été tournée, émaillée et cuite dans la Drôme à partir de la terre locale. D’autres artistes de l’exposition sont par ailleurs présentés à la Biennale d’art contemporain de Lyon aux anciennes usines Fagor-Brandt : Stéphane Calais, Menghzi Zheng et aussi David Posth-Kohler, dans une exposition associée à la Biennale, au CIC de Lyon.

L’exposition toute entière invite le visiteur à jouer à partir de sa propre sensibilité et à se sentir libre d’effectuer - au gré de sa curiosité - bien d’autres rapprochements entre les œuvres.

 

Naissance et vie d’une collection

Vénissieux achète une œuvre d’art pour la première fois en 1927. Dans l’exposition Can’t Take My Eyes Off You, l’œuvre la plus ancienne est le dessin de Combet-Descombes de 1931. Mais c’est à partir des années 1970 et 1980 qu’une collection municipale se développe, au diapason de la création d’autres collections publiques d’art moderne et contemporain partout en France, dans un contexte de décentralisation. De nouveaux lieux apparaissent et avec eux de nouvelles manières de produire, de montrer les œuvres et d’organiser leur rencontre avec les publics : l’Espace Lyonnais d’Art Contemporain en 1976, le Nouveau Musée (IAC) et l’URDLA à Villeurbanne en 1978 ou le Musée d’art moderne de St Etienne en 1987, affirmant la présence d’un art vivant, dans des territoires où il était peu montré.

Toutes les collections ne partagent pas la même histoire, les mêmes critères et les mêmes motivations. Les collections publiques se distinguent des collections privées (marquées par le goût d’un·e seul·e) par leur vocation à être diffusées. Celle de Vénissieux l’est de plus en plus depuis 2015 : avec des partenariats d’expositions dans des établissements scolaires, des expositions à l’Espace arts plastiques, et au-delà de la commune lors de prêts : au MAC/VAL ou à Vienne et cet automne avec une participation à l’exposition Trésors de Banlieues à Gennevilliers, qui a reçu des milliers de scolaires.

 

Can’t Take My Eyes Off You retrace en creux l'histoire du centre d'art lui-même, avec le service arts plastiques de Vénissieux créé en 1975, puis l’installation de l’Espace arts plastiques à la Maison du Peuple en 1991. Beaucoup d’œuvres de la collection proviennent d’expositions personnelles présentées au fil des années (Chourouk Hriech, Rachel Labastie), parfois avec des productions-acquisitions et des éditions qui jalonnent cette histoire, rassemblées pour l’occasion dans un petit salon dans l’exposition.

Le généreux don de Pascale Triol - collectionneuse, galeriste et entrepreneuse - est venu consolider en 2015 des lignes fortes de la collection et apporter des œuvres remarquables comme celles d’Ughetto et de Ventrone. Les acquisitions récentes prolongent cette collection en la connectant au présent, en la gardant vivante et en l’ouvrant à la diversité sans cesse réinventée de l’art. Ainsi, un dessin d’Edi Dubien de 2019 - délicat commentaire sur une adolescence fragile et incertaine - semble ici aller de pair avec un collage d’Eva Koťátková de 2018, évoquant la déconstruction d’un portrait d’enfant, représentatif de son œuvre hantée par l’idée de contrainte physique et de formatage des esprits. Enfin, cette exposition présente une proportion significative d’œuvres créées par des femmes, dans un contexte où les collections publiques d’art contemporain (y compris nationales) en comptent moins de 15%.

 

Evolution du regard, évolution des accrochages

Les modes de présentation des œuvres ont évolué au fil de l’Histoire, en même temps que le regard posé sur les objets. À la Renaissance, les cabinets de curiosités mêlaient des créations humaines et des merveilles naturelles (coquillages, végétaux) qui vont progressivement être collectionnées séparément. À l’aube du XXème siècle, l’accrochage pouvait ressembler à un « remplissage d’œuvres » du sol au plafond, comme on le voit dans certains musées qui ont conservé ces accumulations, partout ailleurs remplacées par des salles plus neutres, aux murs blancs propices à l’exposition d’œuvres dans une forme de pureté. 

Un tableau peint par Watteau en 1720 [v] représente l’échoppe d’un marchand, avec des peintures accrochées « à touche-touche », quand d’autres sont mises en caisse sur un lit de paille, rappelant le mouvement que suivent les œuvres : créées, puis vendues, transportées et exposées aux regards. Le tableau de Watteau a été reproduit dès 1732 par des gravures (moyen de diffusion des images avant l’invention de la photographie). Dans l’exposition, une sérigraphie de 2015 reproduit à son tour cette même œuvre gravée, ici détournée par Yann Sérandour dans un violet « pop ». La présence décalée de cette image plusieurs fois transposée évoque les idées de choix, de conservation, de présentation et de transmission liées par nature à toute collection.

Xavier Jullien, commissaire de l’exposition

 

Cycle d’expositions de la collection municipale à l’Espace arts plastiques :

- Dessaisissement, 2015-2016 : exposition des œuvres du don de Pascale Triol

- Comme les chutes d’eau déjà tremblent dedans la source, 2017 : exposition d’œuvres de la collection mises en regard avec des œuvres plus récentes des mêmes artistes.

- Un espace de faible densité, 2018 : exposition de la collection augmentée de prêts d’œuvres, traitant le lien entre la nature, le paysage agricole et nos habitudes alimentaires.

 

[i] Can’t Take My Eyes Off You est une chanson écrite en 1967, immédiatement populaire et reprise des dizaines de fois, traversant les époques et les styles musicaux. On retiendra les versions de Diana Ross (soul), Gloria Gaynor (disco), Lauryn Hill (hip-hop) et même une version francophone interprétée par Line Renaud.

[ii] Auteur entre autres d’On n'y voit rien. Descriptions, Daniel Arrasse (1944-2003)était un historien de l’art dont l’approche était centrée prioritairement sur l’observation.

[iii] Au cinéma, le regard d’un personnage directement vers le spectateur s’appelle un « regard caméra », il brise la magie de la fiction et était par conséquent un des tabous hollywoodiens. Bien avant cela au XVème siècle, Alberti donna le nom d’admoniteur à toute figure tournée ostensiblement vers le spectateur du tableau pour l’associer à la scène peinte.

[iv] On trouve entre autres dans l’exposition des photographies, des impressions offset, des lithographies, des sérigraphies et des éditions, tous supports permettant des tirages plus ou moins importants.

[v] L’enseigne de Gersaint, tableau marquant car il présente une scène du quotidien - rare à cette époque - avec la rue et l’achalandage du marchand de tableau, commanditaire de l’œuvre. Elle a depuis fait l’objet de nombreuses recherches et commentaires et tient une place importante dans l’Histoire de l’art.

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